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Le Régiment de la Princesse d'Anhalt-Zerbst est parti d'Europe le 26 avril 1778.  Le régiment arrive à Québec à la fin mai 1778 et doit passer trois mois sur ses vaisseaux avant de mettre pied à terre,  les autorités du Canada n'ayant pas été officiellement informées de son arrivée.  Les hommes de ce régiment ne participent, au Canada,  à aucun engagement d'importance et y demeurent en garnison jusqu'au jour du retour en Allemagne,  soit à l'été 1783.

 

Le régiment de la princesse d’Anhalt-Zerbst

Début de l’année 1778,  avec I'entrée en guerre de la France contre l'Angleterre,  on craint une nouvelle invasion.  En effet, dès janvier, on apprend que de nouveaux préparatifs d'invasion sont en cours dans la région d'Albany.  Inquiet,  le gouverneur Carleton dispose alors ses troupes de Sorel à Saint-Jean,  sur la rive sud du Saint-Laurent,  puis vers la fin du mois il ordonne à ses milices d'être,  à tout instant,  prêtes à lancer l'attaque.  En mars,  la rumeur s'intensifie à mesure que les prisonniers,  de retour au pays,  la confirment. Toutefois,  au moment même ou l’intensité atteint son paroxysme et que les troupes du gouverneur sont sur leur départ,  on apprend,  avec soulagement,  que l'éventuelle tentative d'invasion est reportée.  Durant les mois qui suivent,  aucun incident grave ne vient perturber la tranquillité des habitants.  Le 30 juin cependant marque I'arrivée dans la capitale du nouveau gouverneur du Canada et commandant des forces militaires du pays,  le général Frédéric Haldimand[i].  Sa nomination,  qui remonte au mois d'août 1777,  n'est certes pas étrangère au comportement de Carleton,  ces dernières années,  ainsi qu'a ses mauvaises relations avec Lord Germain.  Cependant,  retardé par des vents contraires,  Haldimand avait du reporter son départ au printemps de l'année suivante.

Ses nouvelles responsabilités,  comme le lui fait remarquer Germain dans une lettre datée du 16 avril 1778,  consistent d'abord et avant tout en «la sécurité et la défense du Canada[ii]».  Lord Germain estime alors que les 5000 hommes dont dispose le nouveau gouverneur sont insuffisants,  aussi l'assure-t-il que dans un très court délai 1 200 soldats,  dont le régiment de la princesse d'Anhalt[iii],  ainsi que 600 recrues de Brunswick et de Hanau viendront lui prêter main-forte.  De plus,  ajoute-t-il,  s'il en juge l'utilité,  il lui permet de lever un corps de 1 000 Canadiens afin de compléter ses forces[iv].

Fin mai 1778 donc,  tel que promis,  613 soldats de la principauté d'Anhalt-Zerbst,  accompagnés de 34 épouses,  employées à titre d'infirmières ou encore de blanchisseuses,  arrivent en renfort à Québec[v].  Partis d'Europe,  le 26 avril précédent,  ils ne devaient cependant mettre pied à terre que trois mois plus tard.   En effet,  Carleton,  qui n'a pas été officiellement informé de leur venue au Canada,  exige que leur quartier-maître retourne à Londres afin qu'il rapporte les papiers nécessaires à leur débarquement. À la tête de ce régiment,  les deux frères Rauschenplatt,  du Brunswick,  lesquels ont été,  pour la circonstance,  recrutés par la voix des journaux.   Le régiment se composait donc de la façon suivante[vi]:

L'état-major du régiment et son personnel:

Le chef :                                                                la princesse d'Anhalt
Le commandant :                                               -  le colonel Friedrich von Rauschenplatt
L'adjudant de l’état-major de l'artillerie :  -  le lieutenant von Mõhring
L'adjudant du premier bataillon :                 -  le lieutenant Littchau
L'adjudant du second bataillon :                   -  le lieutenant Vierermal
Le quartier-maître :                                          -  Pahnier
Le chirurgien du régiment :                             -  Dr. Pakendorff
Les 3 aumôniers de diverses religions :       -  Braunsdorf, Naumann, Backer

Le premier bataillon sous les ordres du major Carl Friedrich  van Piquet:

1 compagnie de chasseurs dont le chef est le capitaine Nuppenau (Zacharias Keppenau)
1 compagnie de grenadiers dont le chef est le major Carl Friedrich  von Piquet
1 compagnie de mousquetaires dont le chef est le colonel Friedrich von Rauschenplatt
1 compagnie de mousquetaires dont le chef est le prince (Prinz) Auguste Wilhelm von Schwarzenburg-Sondershausen

Le second bataillon sous les ordres du major Johann Georg von Rauschenplatt:

1 compagnie de chasseurs dont le chef est le lieutenant Jaritz
1 compagnie de grenadiers dont le chef est le capitaine Adolf von Wietersheim
1 compagnie de mousquetaires dont le chef est le major Johann Georg von Rauschenplatt
1 compagnie de mousquetaires dont le chef est le capitaine Franz Joseph Gogel 
1 compagnie d'artillerie

Des 627 soldats relevés au départ,  quatorze,  à la suite de cette longue traversée,  ne fouleront pas le sol canadien[vii]Après avoir reçu l'autorisation du gouverneur Carleton,  les troupes d'Anhalt-Zerbst débarquent,  épuisées de ces longs mois passés sur les vaisseaux,  et sont gardées à Québec afin de refaire leurs forces. 

Comme lui avait suggéré Germain,  le gouverneur emploie des hommes à la reconstruction des fortifications que l’on peut qualifier,  à ce moment,  de lamentables.  Ainsi,  les endroits stratégiques de Sorel, de St-Jean et de l’Île aux Noix sont particulièrement visés par ces refortifications et par l’établissement de magasins d’approvisionnements et de baraques.

En 1779,  quelques incidents mettant en cause les chasseurs de Hesse-Hanau ont pour effet d'exaspérer le gouverneur.  En août,  par exemple,  Kreutzbourg à la tête du corps d'élite refuse de prêter ses chasseurs à Haldimand,  à des fins de construction de baraques à l'île Carleton[viii]-[ix]Alléguant que son but n'est point de désobéir au gouverneur,  il lui écrira qu'au contraire il est guidé dans sa décision par l'entente que son prince a signée en 1776.  Cette dernière,  dira-t-il,  stipule que le gouverneur britannique ne fera appel aux troupes de Hesse-Hanau que pour des travaux strictement d'ordre militaire.

Le gouverneur reconnaît la justesse de ses arguments mais rétorque que ce sont des circonstances imprévues qui l'obligent à solliciter l'emploi des chasseurs de Hanau,  sans quoi des Canadiens ne pourront être remplacés dans l'exécution de leurs corvées[x]Malgré cette divergence,  Carleton souligne que,  si le lieutenant-colonel croit son prince d'accord avec sa décision,  il exemptera ses chasseurs,  bien que ceux-ci soient payés au même taux que les soldats anglais affectés à des travaux similaires.  La controverse dure ainsi quelques années, du moins jusqu'au jour ou le comte de Hanau donne son appui ouvertement à Kreutzbourg et souhaite que ses hommes soient exemptés de toutes les fatigues paramilitaires[xi].

Les Brunswickois,  pour leur part,  ne connaîtront pas ce genre d'ennui,  puisqu'ils n'auront jamais d'objection aux demandes du gouverneur,  pas plus d'ailleurs que les troupes d'Anhalt-Zerbst ou encore celles de Hesse-Cassel,  ces dernières étant même citées par Lord Germain,  comme étant «remplies de bienveillance »  à l'egard de son gouverneur.  Le secrétaire des Affaires américaines leur exprima sa gratitude à sa façon et leur fit parvenir,  à l'occasion,  de petits cadeaux spéciaux tels que vêtements,  souliers,  tabac,  etc.[xii]

En juillet 1779,  le lieutenant-colonel von Speth,  l'enseigne Haberlin et 25 soldats brunswickois,  libérés par les Américains au cours d'un échange de prisonniers,  rentrent au pays[xiii].  Autorisé par le gouverneur à prendre les commandes des troupes allemandes au Canada,  Speth relève Ehrenkrook de son intérim alors qu'il est lui-même fait brigadier général,  en raison de son grade supérieur[xiv]À la fin du mois d'août,  Speth passe en revue ses troupes et en profite pour retourner en Allemagne les vieux soldats devenus inaptes aux combats[xv].  Pour l'hiver qui s'annonce,  les Allemands sont bien pourvus,  se gardant bien de répéter les erreurs de l'année précédente.  En octobre 1779,  de nouvelles recrues en provenance d'Anhalt-Zerbst,  au nombre de 174,  viennent s'ajouter aux troupes déjà en place[xvi].

L'année qui suit (1780) est sensiblement pareille aux précédentes:  les soldats allemands travaillent à la reconstruction des fortifications et servent à la fois de policiers et d'agents de contre-espionnage.  Ainsi,  le 26 avril,  les huit compagnies du brigadier général Rauschenblatt d'Anhalt-Zerbst sont assignées par l'adjudant général à la reconstruction de la citadelle de Québec[xvii],  alors que les hommes de Loos reçoivent des instructions similaires,  le 22 août 1780[xviii].  Quant aux fonctions que les soldats allemands occupent dans l'élaboration de ces travaux,  elles sont tout aussi nombreuses que leurs spécialités:  charpentiers,  maçons,  forgerons,  conducteurs de charrettes,  ingénieurs,  etc.,  puisque chacun de ces régiments possède,  à l'interieur de ses cadres,  un éventail quasi-complet de tous les corps de métiers[xix].

En septembre 1781,  le major général Riedesel annonce à ses troupes son arrivée prochaine au Canada.  Relâché en octobre 1780,  lors d'un échange de prisonniers,  il avait reçu à sa libération le commandement de Long Island[xx] et s'était installé depuis à Brooklyn[xxi].  Madame Riedesel l'ayant rejoint,  au printemps 1781,  ils en venaient à la décision de rentrer au Canada,  la santé du major général ne lui permettant plus de supporter le climat de la région new-yorkaise[xxii].  II espérait que celui du Nord fut mieux adapté à sa condition.  Le 22 juillet donc,  Riedesel et sa famille,  accompagnés de soldats anglais,  de plusieurs officiers allemands et de 900 soldats de Brunswick et de Hanau également libérés par les rebelles[xxiii],  appareillent pour le Canada[xxiv].   Comme Sorel constitue un des points de stratégie militaire par excellence et,  par conséquent,  l'une des plus importantes places fortes après Montréal et Québec,  Riedesel,  en tant que grand responsable des troupes allemandes et homme militaire dont la valeur est reconnue par tous et chacun,  s'en voit donc confier la charge[xxv].

Avec le retour de Riedesel et ses hommes,  ajouté à l'arrivée des nouvelles recrues européennes,  des changements s'imposent donc,  une fois de plus. Aussi,  dès le 20 octobre 1781,  le capitaine Schlagenteuffel est nommé à la tête des soldats du régiment de dragons,  le lieutenant-colonel Praetorius demeure au poste de commandant du régiment du prince Friedrich,  alors que le lieutenant-colonel Ehrenkrook conserve la responsabilité des hommes du régiment von Rhetz.  Le lieutenant-colonel von Hille,  pour sa part,  est nommé en charge du régiment von Riedesel,  le major de Luke à la tête du régiment von Specht,  tandis que le lieutenant-colonel von Earner demeure au poste de commandant du bataillon d'infanterie légère (chasseurs).  En plus de ces six régiments,  le général Riedesel peut compter sur la moitie du régiment de Hesse-Hanau,  d'un régiment et d'un détachement de la Hesse-Cassel ainsi que sur le régiment de la princesse d'Anhalt.  Quant au bataillon de grenadiers,  ses hommes sont repartis en compagnies,  aux différents régiments d'infanterie.  Et puisque le régiment von Rhetz se veut le plus touché par les pertes militaires,  une compagnie du régiment prince Friedrich complètera ses rangs[xxvi].

Dès le 8 octobre 1781,  les quartiers d'hiver sont assignés[xxvii].   Les hommes d'Anhalt-Zerbst sont logés à Bécancour,  Pointe-du-Lac,  Saint-Pierre,  Gentilly,  Nicolet,  Saint-Antoine,  Saint-Francois et Québec.

 

Les soldats du régiment de la Princesse d’Anhalt présents au Canada[xxviii]

Année

Janvier

Février

Mars

Avril

Mai

Juin

Juillet

Août

Septembre

Octobre

Novembre

Décembre

1778

*

*

*

*

613

613

613

613

508

604

585

574

1779

558

556

555

549

544

543

542

538

536

539

598

698

1780

698

698

698

698

698

697

697

698

698

698

698

?

1781

677

677

675

675

674

673

672

670

673

678

702

702

1782

701

701

701

700

700

700

700

698

699

693

693

693

1783

688

687

687

690

690

690

674

 

 

 

 

 

 

Les Allemands après la guerre: Retour en Europe, Établissement et apport à la population canadienne

Désabusées  par  tous ces échecs répétés des dernières années,  les autorités britanniques ont amorcé des négociations préliminaires secrètes avec les Américains;  elles aboutissent,  le 30 novembre 1782,  à la signature d'un traité provisoire de paix[xxix].   Bien qu'il y ait entente,  les Américains ne cessent pas pour autant les combats et continuent d'accumuler les victoires,  les unes après les autres.   Au pays on ne sait plus sur quel pied danser;  un jour la rumeur veut que l'on soit en guerre,  le lendemain,  elle ne parle plus que de paix.   Ce n'est que vers la fin du mois de mars 1783 que l’on met définitivement fin aux hostilités.   Pour le major général Riedesel et ses troupes allemandes,  cela signifie,  à plus ou moins brève échéance,  le retour en Europe puisque,  pour le gouvernement anglais,  chaque jour passé en Amérique par les mercenaires représente maintenant un luxe qu'il ne peut se permettre bien longtemps[xxx].   C'est donc vers la mi-juin que l'ordre attendu parvient au major général,  stipulé comme suit:  «Les négociations préliminaires ayant débuté et comme ils ont l'intention de s'abstenir de toutes les opérations centre le Canada,  j'ai reçu des ordres du roi de vous informer que des instructions ont été données au gouverneur Haldimand,  afin de voir aux préparatifs nécessaires en vue de votre retour et celui des troupes de son Altesse,  le duc de Brunswick[xxxi]»;  signé Lord North.

Avec la collaboration du gouverneur,  les préparatifs vont bon train et,  au soir du 2 août 1783,  la famille Riedesel et une partie des troupes allemandes montent à bord des vaisseaux qui les ramèneront en terre natale.  Au total,  la flotte comprend 16 vaisseaux en première division tandis que 8 autres complètent la seconde.   La traversée de l’Atlantique ne prit que 19 jours.

Quant aux troupes basées aux États-Unis,  elles quittèrent l’Amérique en juillet et septembre 1783.

Pour plusieurs mercenaires allemands — Herbert Wilhelm Debor[xxxii] parle de 4 549 hommes —, l'année 1783 marque le début officiel[xxxiii] de leur nouvelle vie en terre d'Amérique.  Debor,  qui a mené une étude exhaustive de plusieurs années sur le sujet,  soutient que 2300 à 2400 soldats immigrèrent au Canada.  De ce nombre,  selon ses travaux,  1300 à 1400 s'établirent au Québec et y firent souche,  pendant que 950 à 1000 autres choisirent l'Ontario (Haut-Canada) et les provinces maritimes.   Pour appuyer sa thèse,  M. Debor estime que plusieurs soldats allemands qui immigrèrent au Québec établirent de solides liens avec la population locale en raison des sept années,  pratiquement de paix,  qu'ils passèrent chez nous.  De plus,  il soutient que ces jeunes Allemands furent toujours très respectueux envers l'autorité en place,  c'est-à-dire la Couronne britannique,  qui ne manqua pas,  à la fin des hostilités,  de se montrer beaucoup plus généreuse en dons de terres et autres gratifications que le Congrès américain.  Une étude réalisée en 1982 par le Dr Virginia Easley de Marce,  une Américaine d'Arlington,  Virginie,  corrobore les dires de M. Debor.  Ce travail généalogique s'avère particulièrement intéressant en raison des nombreuses informations relatives à chacun des soldats immigrés au Canada[xxxiv]

Pour certains,  le choix de demeurer en Amérique est assez simple.  En effet,  devant la nécessité de réduire de presque de moitié ses effectifs militaires à la fin du conflit,  le duc de Brunswick ordonne que les coupables de crimes,  de conduite reprochable ou encore ceux qui sont jugés inaptes à de futurs services militaires,  demeurent au Canada[xxxv].   Quant aux «étrangers»,  c'est-à-dire ceux qui ne sont pas des natifs du Brunswick,  ils sont fortement encouragés à rester au pays.  D'autres subissent également des pressions analogues,  en 1777;  à titre d'exemple,  plus précisément le 23 décembre,  Feronce Rotencreutz,  premier ministre du duc de Brunswick,  écrivait à Faucille:  «I1 faut absolument ne point faire revenir ces pauvres capitulants (de Saratoga) en Allemagne,  ils seront mécontents et leurs exagérations dégoûteront tout le monde de votre guerre d'Amérique,  faites aller ces restes à une de vos Îles en Amérique...[xxxvi]»  Le même sort est réservé aux Hessois de Trenton[xxxvii].  Néanmoins,  tous ne sont pas forcés de demeurer en Amérique,  au contraire;  certains,  comme ceux du régiment d'Anhalt-Zerbst,  sont contraints de retourner en Europe,  alors que l'on a déjà réservé leurs services pour I'empereur d'Autriche[xxxviii].  Toutefois,  au moment du départ,  beaucoup de déserteurs de tous les régiments ainsi que des soldats qui ont été libérés par leur prince ont déjà choisi de s'établir en terre canadienne  et,  dans bien des cas,  y ont pris épouse.  Bien que leur nombre,  si on le compare à d'autres vagues d'immigration canadienne,  nous paraisse fort peu important,  il représente néanmoins un pourcentage,  pour cette époque,  non négligeable.  En effet,  la population canadienne de 1783 étant d'environ 110000 âmes,  cet apport de soldats allemands représente une contribution de 3% a 4% de toute la population mâle du Canada.  Or,  cette assimilation par la population canadienne se réalise d'une façon si rapide et si parfaite que la quasi-totalité de leurs descendants,  encore aujourd'hui,  ignorent à peu près tout de leurs ancêtres brunswickers.  Que ce soit chez les francophones ou les anglophones du Canada,  les noms allemands sont transformés et ne laissent qu'aux mordus de la généalogie l'espoir de les retracer.

Parmi les régiments allemands qui séjournèrent chez nous,  le Corps des chasseurs représente le groupe qui connut la plus forte immigration.  Pour n'en citer qu'un,  celui de Hesse-Hanau y laissa près de la moitie de ses hommes.  Max von Eelking note,  dans ses écrits,  une explication fort plausible émanant de l'un de ces officiers hessois qui attribue ce phénomène à la similarité du mode de vie.  Recrutés dans les forêts européennes,  ces hommes retrouvent chez nous,  grâce à l'absence de guerre réelle,  des plaisirs et des joies qu'ils partagent avec les Indiens.  Loin de la vraie guerre,  ils sont en mesure d'apprécier ce que l'Amérique a à leur offrir,  beaucoup plus que leurs compatriotes qui sont plus au sud, directement impliqués dans les combats et leurs répercussions[xxxix].

Bien que plusieurs mercenaires allemands fassent souche aux environs des grandes places,  telles Montréal,  Québec,  Trois-Rivières,  Sorel et Chambly,  nombreux sont ceux qui s'établissent dans les petites localités ou se sont tenus leurs quartiers d'hiver ou encore sur des terres qui leur sont offertes à la fin des hostilités.

Au Québec,  il est certes très facile de retracer des mariages de soldats allemands  avec une belle de chez nous.  II suffit de parcourir nos registres anciens de paroisses où furent cantonner ces mêmes soldats pour y rencontrer plusieurs témoignages d’unions,  de naissances ou de sépultures.   Cependant,  pour un nombre tout aussi important d’autres mariages entre un soldat et une Québécoise catholique,  I'énigme demeure pour le chercheur généalogiste.  En fait,  environ la moitié de ces soldats sont de pratique religieuse protestante lors de leur arrivée au pays et,  bien que la chose nous paraisse curieuse,  il semble bien que ce sont les belles de chez nous qui,  aveuglées par l'amour,  et malgré l'emprise importante qu'exerce sur elles l’Église catholique d'alors,  oublient momentanément leurs devoirs religieux et se marient sans autorisation dans la religion de leurs futurs époux.

Les nombreuses unions aux Québécoises francophones tiennent certes au fait que plusieurs soldats allemands de la région du Rhin ou de l’Alsace peuvent parler le français,  ou encore que bon nombre de ces mercenaires sont originaires de pays francophones tels la France,  la Suisse ou la Belgique.  Mais la raison première de ces unions est sans aucun doute la résultante des nombreux billetages chez les habitants.  Au début,  bien sur,  il y a plusieurs difficultés d'adaptation de part et d'autre;  le manque de vivres par exemple ou encore le nombre élevé de soldats billetés chez un même habitant crée des tensions réciproques. Toutefois,  avec les années,  forcés de vivre les uns avec les autres,  plusieurs apprennent à mieux se connaître et,  sans même s'en douter,  pavent ainsi la voie à de grandes amitiés.  Nombreux sont alors ceux qui se découvrent des affinités qui les conduisent à unir leurs destinées.  Quelques-uns retournent en Europe avec leur nouvelle épouse;  toutefois,  pour la quasi-totalité de ces unions,  c'est l'époux qui prend pays. 

 

Les relations entre les civils et les soldats allemands

Jean-Pierre Wilhelmy dans son livre « Les mercenaires allemands au Québec » nous rapporte qu’il y eut des tensions entre les civils et les soldats allemands.  Cependant,  un bon nombre de hauts gradés,  d'officiers allemands ou encore de capitaines de milice témoignent que Canadiens et Allemands firent bon ménage.   Disons,  tout d'abord,  que l'hospitalité des Canadiens fut très remarquée par plusieurs officiers allemands.  D'ailleurs,  le plus illustre d'entre eux,  le général Riedesel,  disait un jour dans une lettre qu'il écrivait à son épouse:  «Les habitants sont excessivement courtois et obligeants.  Je ne crois pas que nos paysans,  dans les mêmes circonstances,  se conduiraient d'une manière aussi satisfaisantes[xl].» 

La correspondance des officiers allemands est également un excellent témoignage de cette bonne entente et du respect qu'ont les Brunswickers pour les Canadiens.  Que l’on se rappelle ces officiers de Sainte-Anne à qui l’on fit le grand honneur de « servir de pères ».  Et que dire de cet autre officier d'état-major de Batiscan qui écrivit des Canadiens: «Ils sont de très bonnes gens,  sérieux,  avenants et d'une grande droiture.  Conquise leur amitié est sans limite.  D'excellente mentalité plusieurs sont de vrais hommes d'esprit.  Aucune nation ne pourrait supporter les efforts,  le travail et la fatigue avec autant de patience et sans jamais se plaindre[xli].

.De plus,  maints rapports d'officiers ou de capitaines de milice appuient les témoignages de bonne relation entre les deux groupes.  L'un d'eux,  rédigé par le lieutenant-colonel Loos,  nous le démontre bien:  «À Kamouraska j'ai trouvé le régiment de Anhalt-Zerbst en parfait ordre et dans la meilleure des disciplines.»  Puis il ajoute:  «... qu'après enquête auprès des capitaines de milice ils déclarent leurs satisfactions et n'ont aucune plainte[xlii].  » En un autre moment,  il dira encore  «les capitaines de milice des différentes paroisses sont entièrement satisfaits des mesures prises par le colonel Leutz et j'ai oui-dire d'aucune plainte contre les officiers ou les hommes[xliii]».  Mais il n'y a pas que les rapports des Allemands qui signalent que tout se déroule dans le respect réciproque;  ceux des capitaines de milice en font également état.  L'un d'entre eux,  en date du 25 février 1781,  signé par le capitaine de milice Pierre Mancan et par l'enseigne Pierre Janelle de la baie de Saint-Antoine,  nous rapporte ce qui suit:  «...certifions que nous sommes très contents du comportement des troupes qui sont logées dans cette paroisse et que Monsieur le major de Rauschenblatt, avec les officiers,  y ont toujours maintenu les meilleurs ordres[xliv]

En ce qui a trait à leur relation, la version de l'habitant canadien,  à l'instar de celle du simple soldat allemand,  ne nous sera jamais connue.

[i] Haldimand, Suisse de naissance, s'exprimait beaucoup mieux en français et en allemand qu'en anglais, qu'il baragouinait. II fut l'un des bons gouverneurs du Canada et l'un des meilleurs amis des Canadiens. Histoire du Canada, mes fiches, Audet, Francis-J.

[ii] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 43, 28-29. Lettre du 16 avril 1778, Germain à Haldimand.

[iii] Le régiment portait le nom de régiment de la princesse d'Anhalt mais était la propriété  de Frédéric d'Anhalt-Zerbst.

[iv] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 43, 29. Lettre du 16 avril 1778, Germain à Haldimand.

[v] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 151, 4F-4G. Lettre du 12 septembre 1778, État des troupes du régiment de la princesse d'Anhalt-Zerbst.

[vi] Max von Eelking, The German Allied Troops..., 236-238.

[vii] Archives du Canada, MG13, War Office 17, vol. 1572, 343, 344, monthly returns, Quebec, le 5 septembre 1778.

[viii] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 151, 113-114. Lettre du 29 août 1779, Kreutzbourg à Haldimand.

[ix] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 151, 120. Lettre du 3 octobre 1779, Kreutzbourg à Haldimand.

[x] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 153, 66. Lettre du 20 avril 1780, Haldimand à Kreutzbourg.

[xi] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 151, 293. Lettre du 5 juillet 1782, Kreutzbourg à Haldimand.

[xii] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 44, 25. Lettre du 24 mars 1780, Germain à Haldimand.

[xiii] Max von Eelking, The German Allied Troops..., 241

[xiv] Max von Eelking, op. cit., 242-243.

[xv] Ibid., 243.

[xvi] Archives du Canada, MG13, War Office 17, vol. 1573, 272, monthly returns, Quereller, le 1" novembre 1779.

[xvii] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 81, partie I, 32. Lettre du 26 juin 1780, de l'adjudant-général à Rauschenblatt.

[xviii] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 83, 138. Lettre du 22 août 1780, de l'adjudant-general à Loos.

[xix] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 155, 68. Rapports du 23 mai 1782 au 31 mai 1782. Aussi vol. 151,  12; lettre du 12 septembre 1778.

[xx] Immédiatement après son échange, Riedesel est nommé, par Clinton, lieutenant-général et reçoit le commandement de Long Island. Max von Eelking, Memoirs and Letters and Journals..., vol. II, 89.

[xxi] Ibid

[xxii] Après son insolation qui le fera souffrir toute sa vie, sa santé ne sera plus la même. Max von Eelking, Memoirs and Letters and Journals..., vol. II, 209.

[xxiii] Riedesel ramenait avec lui 5 officiers d'état-major, 16 capitaines, 24 subalternes, 400 Brunswickois, les autres étant de Hanau et d'Anhalt-Zerbst. Parmi les Brunswickois, le bataillon du major de Luke, lequel était formé de survivants allemands retrouvés dans la région de New York. Max von Eelking, The German Allied Troops..., 247.

[xxiv] Max von Eelking, Memoirs and Letters and Journals..., vol. II, 105-108.

[xxv] Max von Eelking, Memoirs and Letters and Journals..., vol. II, 109.[xxvi] Max von Eelking, op. cit.

[xxvii] Max von Eelking, Memoirs and Letters and Journals..., 110. Pour les troupes de Hesse-Hanau et Anhalt-Zerbst, voir Archives du Canada, MG13, War Office, 240 et 251, monthly returns, 1781.

[xxviii] Jean-Pierre Wilhelmy :  Les Mercenaires allemands au Québec 1776-1783, pages 118 à 123.

[xxix] Samuel Eliot Morison et Henry Steele Commager, The Growth of the American Republic, vol. I, 229.

[xxx] Samuel Eliot Morison et Henry Steele Commager, The Growth of the American Republic, vol. I, 229.

[xxxi] Ibid., 175.

[xxxii] Herbert Wilhelm Debor, German Soldiers of the American War of Independence as Settlers in Canada, traduit par le Dr Udo Sautter, 2.

[xxxiii] Puisqu'un certain nombre de mercenaires, à cette date, ont déjà reçu leur licenciement des autorités militaires allemandes et sont établis chez nous.

[xxxiv] II s'agit de: The Settlement of Former German Auxiliary Troops in Canada after the American Revolution, Arlington, 1982, 223 p.

[xxxv] Edward Jackson Lowell, The Hessians and..., 291. M.S. Journal of the Grenadier Bataillon von Platte ; Eel/ling's « Hũlfs-truppen », vol. II, 253-255 ; appendice D.

[xxxvi] Friedrich Kapp, Der Soldatenhandel, 254. XIX, lei I re dc Féronce à Faucitt, Papers Office, German State, vol. 109. L'orthographe originale a été conservée,

[xxxvii] Ibid., 255. XI, lettre du landgrave de Hesse-Cassel au commandant des troupes hessoises en Amérique, bibliothèque de la Société historique de New York

[xxxviii]  Virginia Easley De Marce, The Anhalt-Zerbst Regiment in the American Revolution, VI,

[xxxix] Max von Eelking, The German Allied Troops..., 253.

[xl] Madame de Riedesel, Letters and Memoirs Relating..., Carvill 1827, Lettre n° 15, 48-50. L'orthographe   originale a été conservée.

[xli] August Ludwig Schlozer, Briesfwechsels, 1776-1782, vol. Ill, n° 42, 320. Batiscan, le 2 novembre 1776.

[xlii] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 152, 13. Rapport du  28 février 1783, Loos à Haldimand. L'orthographe originale a été conservée.

[xliii] Op. at., 22.

[xliv] Archives du Canada, MG21, Transcriptions, collection Haldimand, série B, vol. 151, 231. Lettre du 25 février 1781, Certificat d'officiers des milices. L'orthographe originale a été conservée.

 

Source :   
      -     Jean-Pierre Wilhelmy, Les Mercenaires allemands au Québec 1776-1783, Éditions du Septentrion, Sillery, 1997,

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Dernière modification : 20 November 2009